Le deuil et le bon choix dans Scarlet Hollow
Hibab

Certains jours, tout semble aller pour le mieux. D’autres, vous regardez autour de vous en vous demandant où tout a dérapé. Cette oscillation permanente entre contrôle et impuissance fait partie de l’expérience humaine : on ne peut pas tout gagner et parfois, on a même l’impression d’avoir toujours tout perdu.
C’est précisément sur ce constat que repose Scarlet Hollow, un roman visuel d’horreur sorti en 2021 et développé par Black Tabby Games, studio dirigé par Abby Howard et Tony Howard-Arias. Avant la sortie du jeu, l’équipe s’était déjà fait connaître grâce à Slay the Princess, un autre jeu d’horreur narratif à embranchements.
Comme ce dernier, Scarlet Hollow s’inscrit dans une approche du visual novel qui mise sur la multiplicité des choix et des trajectoires possibles : aucune partie ne ressemble à une autre. Le tout est porté par une direction artistique remarquable ; personnages expressifs aux nombreuses variations dans leur expressions et vêtements, monstres qui donnent la chair de poule, scènes d’action, décors détaillés, et même des petits chiens tout mignon. L’ensemble est dessiné à la main par Abby Howard.
Le jeu s’ouvre sur ces mots : « Vous ne pouvez pas sauver tout le monde. Il se peut même que vous ne puissiez pas vous sauver vous-même. Bienvenue à la maison. »
Après plusieurs années difficiles passées seule en ville à la suite de la mort de votre mère, vous apprenez le décès de votre tante. Invité par votre cousine à assister aux funérailles dans la petite ville de Scarlet Hollow, vous arrivez une semaine avant l’inhumation de Pearlanne et découvrez rapidement que son fantôme est loin d’être le seul à hanter les lieux. Votre famille, comme la ville elle-même, regorge de secrets enfouis.
Pourtant, l’intérêt principal de Scarlet Hollow, à mon avis, ne réside ni dans son esthétique ni dans son système de relations à dix variables, qui détermine la manière dont les autres personnages perçoivent le protagoniste. En effet, habitants peuvent vous apprécier tout en vous trouvant peu fiable, ou vous faire confiance sans nécessairement vous aimer : la confiance fonctionne ici comme une valeur distincte de l’appréciation.

La véritable horreur du jeu ne réside ni dans ses monstres ni dans ses sons glaçants, mais ailleurs : dans sa manière de représenter le deuil.
La majorité des personnages que vous rencontrez ont perdu un ou leurs deux parents. Une blague récurrente vous permet d’accueillir quelqu’un dans le « club des mamans mortes » ou le « club des papas morts », afin de détendre une situation ou, au contraire, de la rendre encore plus gênante.
Progressivement, on comprend que la mort constitue le véritable socle sur lequel la ville est bâtie. Scarlet Hollow, avec sa façade en ruine et son statut non assumé de ville d’entreprise, semble retenir ses habitants prisonniers avec des forces plus sinistre que les simples contraintes économiques d’un déménagement.
Derrière cela émergent des thèmes plus larges : la parentalité, l’héritage, et la question de ce que signifie donner la vie.
Même si votre personnage n’est qu’un étranger de passage pour sept jours, vous serez inévitablement confronté au deuil. Car dans Scarlet Hollow, les choix comptent, et leurs conséquences sont irréversibles.
Avant même le début de l’histoire, vous devez sélectionner deux capacités parmi une liste comprenant la force physique, la beauté, l’intelligence académique, la débrouillardise, un œil de lynx, le mysticisme ou encore la pouvoirs de parler aux animaux. Ces traits peuvent vous permettre de vous caractériser tout en faisant avancer votre perception de l’histoire que vous avez entamé, et à de rares occasions, vous permettre d’éviter certaines décisions aux conséquences dévastatrices.

Mais seulement deux fois.
Chaque journée se conclut par un choix déterminant qui affecte à la fois votre destin et celui de la ville. Et si le jeu encourage la rejouabilité afin d’explorer ses ramifications narratives et ses relations, aucune partie ne peut être pleinement satisfaisante. Là où Slay the Princess affirme qu’il n’existe pas de mauvais choix, Scarlet Hollow semble suggérer qu’il n’y a tout simplement pas de bon choix.
Vous souffrirez immensément, quoi qu’il arrive.
Et cette souffrance, vous ne serez pas le seul à la ressentir. Les personnages eux-mêmes y sont soumis. Ils existent tous avec leurs propres failles, et leurs propres contradictions. Ils sont pour la majorité bienveillants et amicaux, et certains même romançables, mais aucun n’est irréprochable, et c’est précisément leur peine ainsi que le rôle que vous y jouez qui les pousse à agir. Vous n’êtes pas le seul moteur des événements.
Prenons un exemple ( Gros spoilers pour la première nuit, sauté jusqu’au chien pour éviter). Dès votre arrivée, vous êtes confronté à un dilemme : sauver le chien de Stella, une habitante récemment rencontrée et chasseuse locale de cryptide, ou sauver la vie d’un fermier, Duke, lors d’une attaque par des créatures surnaturelles annonçant un malheur à venir. Sans le trait approprié, il est impossible de sauver les deux.
Laisser mourir Gretchen, le chien de 17 ans de Stella, a des conséquences bien plus profondes qu’il n’y paraît. Déjà fragilisée par la perte de ses deux parents quelques années plus tôt, Stella s’enferme davantage dans son deuil. À l’inverse, l’homme que vous pourriez sauver n’est, au mieux, qu’un personnage secondaire. Stella, elle, fait partie du casting principal et son état émotionnel influencera durablement le reste de votre partie.
Cela ne signifie pas pour autant que la mort de Duke soit dénuée de conséquences. Son décès vous place rapidement dans le viseur de la police. Et plus tard, vous serez amené à rencontrer sa femme et son fils, qui vous rappelleront le prix de votre décision.
Au-delà de son impact émotionnel, son absence modifie également le cours de certains événements à venir : sa présence aurait pu permettre d’amortir une autre calamité au sein du jeu… mais je vous laisse découvrir ça par vous-même.

C’est là que Scarlet Hollow se distingue : La souffrance est intime. Peu d’œuvres parviennent à susciter un tel mélange d’angoisse et de malaise. L’écriture vous amène à éprouver de l’empathie pour chaque personnage, y compris pour votre propre protagoniste sans visage, pris dans les engrenages d’un destin qui le dépasse.
Vous serez peu à peu aspiré dans cette ville. Même ceux qui n’apprécient habituellement pas de rejouer des récits ont chanté l’éloge de l’expérience. Ce n’est qu’en multipliant les parties que l’on peut saisir toute l’ampleur du monde et comprendre ce qui s’y joue réellement. Mais une seule partie suffit à donner le sentiment d’une expérience complète, car le jeu respecte les vos choix sans jamais vous punir pour votre trajectoire.
Personnellement, je préfère généralement ne jouer aux jeux qu’une seule fois. Pourtant, je me suis surpris à sauvegarder, recharger et recommencer bien plus souvent que prévu, mon temps de jeu est de 49 heures et il me reste encore des chemins à explorer. Notamment le mode Hardcore, qui vous permet de sélectionner trois traits au lieu de deux, au prix d’une contrainte majeure : l’impossibilité totale de d’effectuer un choix “sauveur”.
Le jeu n’est pas encore complet, deux chapitres restent à venir, mais il est actuellement en solde à 16 € au lieu de son habituel 24 € sur Steam, et le premier chapitre est disponible gratuitement. J’espère que cet article vous a donné l’envie de donner à Scarlet Hollow une chance!